Le bonheur ne dure pas
Photo by Johanna Buguet on Unsplash

Longtemps on a opposé deux visions du bonheur : une vie pleine de choses plaisantes ou une vie pleine de sens. Est-il possible de réconcilier les deux conceptions et de se créer une vie plaisante et pleine de sens ?

Qu’est-ce que le bonheur ?

Cette notion est tellement complexe qu’on ne peut guère faire l’économie d’une tentative de définition. Le dossier Wikipédia sur le bonheur comprend pas moins de 50 pages (sans compter les 20 pages de bibliographie). C’est dire à quel point cette question a occupé les penseurs de tous temps et tous lieux. Je ne vais évidemment pas vous donner LA définition du bonheur (qui est propre à chacun) mais essayer de résumer un peu tout ça.

Voici donc une synthèse du dossier ci-dessus qui propose une première définition :

Le bonheur est un état ressenti comme agréable, équilibré et durable par quiconque estime être parvenu à la satisfaction de ses aspirations et désirs et éprouve alors un sentiment de plénitude et de sérénité.

Sauf que depuis que l’homme pense à propos de lui-même (l’homo sapiens) et sur sa condition, le concept de bonheur a connu des tas et des tas de transformation.

Hédonisme vs Eudémonisme

Les grecs anciens ont souvent opposé l’hédonisme à l’eudémonisme.

Hédonisme

L’hédonisme est la recherche du plaisir, qui est une sensation éphémère. On voit donc déjà que la conception du bonheur – comme état permanent – ne correspond pas à l’hédonisme. Par ailleurs, l’hédonisme des grecs anciens et l’hédonisme de nos jours ont peu de rapport. Dans l’Antiquité, être hédoniste, c’est-à-dire rechercher le plaisir, consistait essentiellement, d’après Epicure notamment, à vivre une vie vertueuse permettant la satisfaction des désirs naturels et nécessaires que sont la sûreté, la santé, la sagesse et l’amitié ! On est loin de la recherche de plaisir immédiat via la satisfaction non réfléchie de pulsions plus ou moins animales.

“Quand donc nous disons que le plaisir est notre but ultime, nous n’entendons pas par là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle, ainsi que le disent les gens qui ignorent notre doctrine ou qui sont en désaccord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mauvais sens.”

ÉpicureLettre à Ménécée, Hermann, 1940. Flammarion/GF, 2009

Eudémonisme

L’eudémonisme, quant à lui, est l’autre versant du bonheur considéré comme le but de la vie. Indissociable de l’humanisme, il est une recherche de la plénitude et de la capacité à apprécier l’instant présent. Pour Aristote, il réside dans la satisfaction liée à la contemplation de la vérité par l’esprit. Beaucoup plus tard, Spinoza fera de la compréhension de la nature, de l’amour de soi et de la faculté de la raison à éloigner les passions, les facteurs principaux de cette forme de bonheur. Le plaisir de l’eudémonisme n’est donc pas temporaire (comme celui ressenti dans le cas de l’hédonisme) mais au contraire profondément ancré en soi.

On le voit, ces deux formes de bonheur ne s’excluent pas du tout si l’on considère que les plaisirs frelatés (terme repris par Michel Onfray, entre autres) ne font pas partie du bonheur véritable mais n’en sont que de vulgaires ersatz.

Bonheur terrestre ?

Les religions judéo-chrétiennes rejettent pour la plupart l’idée d’un bonheur terrestre puisqu’elles considèrent que le véritable bonheur n’est atteignable que si l’on est “pur”. Et puisque le fait même d’exister expose les humains au péché, cela les empêche forcément de parvenir à être heureux sur Terre. Globalement, le seul espoir qu’il nous reste ici et maintenant repose sur le fait d’essayer de se rapprocher de la béatitude en honorant Dieu. Chez les premiers chrétiens, cet impératif passe par l’oubli de soi, le service aux autres (et en particulier de l’Eglise) et la foi.

Le XVIème siècle et les suivants verront la notion de bonheur s’écarter peu à peu de la conception judéo-chrétienne pour se rapprocher d’une définition du bonheur plus pragmatique (l’utilitarisme). C’est en effet dès le XVIIIème siècle (et ses Lumières) que le bonheur commencera à être pensé comme un objectif à la fois personnel et collectif.

Etre heureux ensemble !

Pour les penseurs de cette époque (par exemple Kant ou Bentham), le bonheur est un sujet éminemment moral et politique parce qu’il ne peut être atteint que collectivement ! L’état devient alors le garant du bonheur de chacun. Ce concept est d’ailleurs inscrit dans les constitutions américaine et française.

Le bonheur est considéré comme l’affaire de tous (c’est-à-dire de l’état) : il est par conséquent évident que la recherche du bonheur ne peut pas être individuelle puisque les désirs des uns peuvent constituer des obstacles pour les autres.

Pour Kant, les choses sont plutôt limpides : on est heureux quand on a fait son devoir envers les autres !

“… je dois faire aux autres le sacrifice d’une partie de mon bien-être sans espérer de compensation, parce que c’est un devoir, mais il est impossible de déterminer avec précision jusqu’à quelles limites cela peut aller. Il importe de savoir ce qui est vraiment un besoin pour chacun suivant sa manière de sentir, et il faut laisser à chacun le soin de le déterminer par lui-même. En effet, exiger le sacrifice de son propre bonheur, de ses vrais besoins, deviendrait une maxime contradictoire en soi si on l’érigeait en loi universelle.”

Kant : le bonheur et la religion dans les limites de la morale, Bernard Sève, Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique, 2001

Au XIXème siècle, l’industrialisation va accentuer la nécessité de penser le bonheur comme un fait collectif. Les socialistes vont alors redéfinir cette notion en la distinguant clairement du bonheur bourgeois qu’ils qualifient alors d’illusoire (le fétichisme de la marchandise, pour Marx).

Le bonheur de la vie simple

Dès lors, Tolstoï ou encore Nietzche et par la suite Thoreau, par exemple, vont s’ingénier à préciser les contours du bonheur que chacun peut atteindre quelle que soit sa condition sociale :

  • une vie tranquille (si possible, à la campagne)
  • avec la possibilité d’aider les autres
  • un travail utile
  • pouvoir se reposer
  • avoir accès à la nature, à des livres, de la musique
  • ressentir de l’amour pour et de la part des autres

Puis, au XXème siècle, en pleine progression de la consommation-compensation, Alain affirme que peu importe ce que l’on possède, c’est ce qu’on en fait qui compte.

Soyez heureux, consommez !

C’est en effet lors du siècle dernier que la consommation, via ses corollaires, la publicité et le marketing, va progressivement mais sûrement se substituer aux bonheurs simples. Ce sont désormais le confort et les plaisirs immédiats (et factices) qui remplacent l’eudémonisme et l’hédonisme de l’Antiquité. La quête incessante pour obtenir toujours plus d’objets, de plus en plus vite (il ne faudrait surtout pas essayer de différer son plaisir !!) devient un mode de vie à part entière et se développera jusqu’à représenter LE SEUL mode de vie “autorisé” sous nos latitudes.

Désormais, vous ne pouvez être heureux que si vous possédez. Jean Baudrillard popularisera alors le terme de “société de consommation” pour exprimer le fait que, de nos jours, le désir de consommer l’emporte sur toute autre forme de considération, éthique notamment.

Peu importe pour les occidentaux que nous sommes d’affamer les deux tiers de la population mondiale et de provoquer des crises environnementales majeures, l’essentiel est d’avoir rapidement cet objet dont on imagine qu’il comblera nos besoins.

Bonheur = consommation ?

Il est très facile d’être heureux et de le rester ! Il vous suffit de posséder toujours plus et de consommer encore et encore.

Cette façon de considérer la question part d’un postulat erroné qui repose sur plusieurs approximations qu’on nous a fait intérioriser à grands coups de campagnes marketing :

  1. la frustration c’est le mal
  2. toutes nos envies sont des besoins essentiels qui doivent être satisfaits
  3. seul l’acte de consommation peut combler nos besoins
  4. amasser des objets et recourir à des services externes nous permet d’être en sécurité

Essayons de déconstruire chacune de ces affirmations.

1. La frustration, c’est le mal !

Bien au contraire ! Admettre un certain degré de frustration libère notre potentiel créatif. De la frustration naît le désir, comme on dit. Si la moindre de vos envies est immédiatement gavée par une ressource extérieure, vous ne pouvez pas développer le courage, la persévérance et la créativité nécessaires pour la satisfaire par vos propres moyens. Et finalement, vous êtes dépendant de la richesse de vos ressources externes pour être heureux.

2. Toutes nos envies sont des besoins essentiels qui doivent être satisfaits.

Faux ! Il ne faut pas confondre (même si c’est courant) désir, envie et besoin. Les deux premiers sont généralement fugaces et peuvent être – au moins en partie – dictés par des normes sociales. Les besoins sont communs à tous les êtres humains : manger, boire, être en sécurité, avoir accès à une éducation de qualité, avoir des loisirs, des relations sociales satisfaisantes… Chacun va trouver, en fonction de son environnement, des manières de satisfaire ces besoins essentiels. Si vous avez faim, vous pouvez manger des légumes ou du caviar. Choisir l’un ou l’autre est une question de désir (et de ressources). Par ailleurs, avoir envie d’un quatrième dessert n’a plus grand chose à voir avec la faim. Dans ce cas, peut-être que NE PAS le manger malgré cette envie quasi-irrépressible peut éventuellement nous rendre plus service que le contraire. Nos désirs et nos envies ne sont donc pas forcément au service de notre bonheur. Demandez à toutes les personnes dépendantes ce qu’elles en pensent et vous comprendrez la différence.

3. Seul l’acte de consommation peut combler nos besoins.

Non ! Nous sommes tous en mesure de combler certains besoins sans faire cramer notre carte bleue. Vous avez besoin de relations sociales de qualité. Croyez-vous vraiment qu’offrir un verre à tous les inconnus du bar soit une bonne méthode pour bien vous entourer ? Non, évidemment. C’est la meilleure manière d’attirer à vous les parasites. Est-il vraiment utile de remplir la chambre de votre enfant à ras-bord de jouets en plastique pour lui montrer que vous l’aimer ? Non, et vous le savez. Par contre, c’est une bonne méthode pour lui apprendre que l’amour se compte en cadeaux (et plus tard en argent).

4. Amasser des objets et recourir à des services externes nous permet d’être en sécurité.

Ah si seulement c’était vrai. Mais non ! Bien entendu, vous avez besoin (comme tous les êtres humains) de vous sentir en sécurité pour ressentir du bien-être. Mais ce ne sont pas les objets qui sécurisent. C’est la conviction que vous pouvez vous débrouiller malgré les aléas de la vie. C’est cette confiance absolue dans vos capacités à faire face. En essayant de diminuer notre tendance à déléguer à d’autres la responsabilité de notre survie, nous pouvons gagner en autonomie. C’est cette autonomie relative qui nous rend plus sûrs de nous et plus heureux.

Et même si c’était vrai qu’il fallait consommer pour être heureux, n’oublions pas le phénomène de l’adaptation hédoniste.

Adaptation hédoniste ? Mais qu’est-ce que c’est encore que ce truc ?

On s’habitue très vite au confort en augmentant son cadre de référence. Si vous n’avez pas l’eau courante et qu’on vous l’installe, votre niveau de bien-être va être augmenté mais au bout de quelques mois, vous vous serez habitués à avoir de l’eau qui coule lorsque vous tournez le robinet et votre niveau de bonheur va rejoindre votre niveau antérieur. On peut mettre cet effet en lien avec le paradoxe d’Easterlin observé en économie.

A chaque fois, qu’on améliore son niveau de vie par un achat, la sensation de bien être associée est de courte durée. Une bonne idée pourrait de substituer à l’achat, la fabrication de l’objet ou l’augmentation de nos compétences afin que le plaisir ponctuel soit prolongé.

J’ai trouvé sur le site internet de Mr. Money Mustache, un petit dessin qui illustre parfaitement ce qui arrive :

L’adaptation hédoniste illustrée par Mr. Money Mustache

La plupart de nos ressentis proviennent de ce que nous faisons et nos actes sont largement déterminés par le contentement que nous espérons en retirer. Le bonheur est ce que nous obtenons en considérant l’impact de ce que nous faisons. C’est un cycle. Si vous pensez que vous ressentirez du bonheur en achetant ce jeu vidéo ou ce pantalon à la mode, il vous faudra en acheter toujours de nouveaux (jeux et/ou pantalons) pour recommencer à éprouver cette sensation.

Alors comment faire pour être le plus heureux possible ?

Il y a pas mal de pistes pour répondre à cette question mais cet article est déjà très très long. Promis, on en reparle bientôt.


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