Ce texte est une partie du 1er chapitre du Volume 1


Il est très intéressant d’identifier les représentations de l’argent que l’on a reçues en héritage (à défaut de l’argent lui-même). Qu’ils l’aient voulu ou pas, nos parents (et plus largement les personnes qui ont pourvu à notre éducation) nous ont transmis des idées, des valeurs, des jugements et des habitudes liés à la question financière. Comment le gagne-t-on ? Y a-t-il des bonnes façons de le faire et d’autres moralement condamnables ? Comment on le dépense ou pas ? Comment on en parle ?

Je regrette souvent qu’il n’y ait pas d’éducation financière à l’école – ce qui donnerait la possibilité à tous de comparer ce qui se passe dans la famille et ce qu’on en dit à l’extérieur. Libérés ou au moins allégés du poids des traditions familiales (et des névroses qui les accompagnent), on aurait sans doute plus de chances de prendre plus tard de meilleures décisions.

Les enfants peuvent acquérir de nouvelles connaissances et/ou compétences de différentes manières. La première, la plus simple et la plus utilisée sans doute au début de la vie est l’imitation. Grâce à l’imitation, nous sommes capables de mimer les comportements sociaux, les habitudes alimentaires, les tics de langage et tout un tas d’autres choses. Lorsque nous grandissons, nous allons alors nous construire selon deux modèles principaux : en intégrant ces « modèles » parentaux comme constitutifs de notre identité ou au contraire, en nous y opposant s’ils ont été source de souffrance. Par exemple, si vous avez vécu avec un parent avare, il y a de fortes chances que vous soyez très près de vos sous ou au contraire, totalement dépensier pour « régler », en quelque sorte, la souffrance que vous avez endurée pendant votre enfance. De la même façon, si vous avez souffert de la pauvreté de vos parents et de comparaisons désavantageuses avec vos petits camarades (qui eux semblaient vivre plus largement), il est très probable que vous ayez développé vis à vis de l’argent un comportement visant à en amasser toujours plus, de peur d’en manquer.

Les modèles parentaux « dysfonctionnels » les plus fréquents

Examinons de plus près quelques modèles parentaux qui peuvent nous éclairer peut-être sur votre fonctionnement actuel.

Beurk caca

Souvent issu de la tradition judéo-chrétienne, le modèle de l’argent sale est très fréquent. On n’en parle pas ou seulement à mots couverts et surtout jamais devant les enfants. De fait, les représentations qui sont associées à l’argent sont source de peur, d’angoisse et de culpabilité. Dans ces familles, le fait de ne pas en parler est une stratégie – souvent non consciente – qui vise à le faire disparaître dans le but – totalement vain – de supprimer en même temps les problèmes qui lui sont liés et son caractère malsain. Quand un enfant grandit dans ce genre de milieu (avec des parents qui veulent le protéger des effets pervers de l’argent), il ne prend pas du tout conscience du coût des choses et du fait que l’argent est une ressource qu’il est nécessaire de savoir gérer. Sans représentation de l’argent (ou disposant d’une représentation fragmentaire marquée du sceau du péché), il se retrouvera, à l’âge adulte, totalement démuni face à la nécessité de gagner sa vie et ne saura pas agir de manière rationnelle face aux problèmes que l’argent ne manquera pas de lui poser. De ce fait, la plupart des actes de la vie quotidienne liés à l’argent (le gagner, le dépenser, le mettre de côté, l’investir) seront source d’un sentiment de culpabilité, de honte et donc, de souffrance. A force d’éviter la question de l’argent, les personnes qui se sont construites au sein de ce type de famille adoptent fréquemment les comportements les plus à même de renforcer leurs problèmes financiers. C’est un vrai cercle vicieux ! Si c’est votre cas, vous avez peut-être tendance à stocker (sans les ouvrir) vos relevés de compte, de peur d’être en face de la réalité d’un découvert perpétuel. Vous pouvez aussi avoir tendance à procrastiner (c’est-à-dire à toujours remettre au lendemain) en attendant toujours la dernière limite pour payer vos factures, en repoussant indéfiniment cette fameuse discussion avec votre chérie etc. La honte peut même pousser certains (il y a des exemples de faits divers célèbres) à cacher à leur famille qu’ils ont perdu leur emploi de peur d’aborder la question difficile de l’argent.

Ce n’est pas à moi, je vous dis !

Dans d’autres familles, où l’argent est issu d’un héritage familial, il peut être vécu comme illégitime. Puisqu’on ne l’a pas gagné en travaillant, on pense qu’on ne le mérite pas. Là encore, c’est souvent la morale religieuse qui a imprimé sa marque. Puisque vous pensez que vous n’avez pas la légitimité dont les autres disposent (ils gagnent leur vie), vous ressentez de la culpabilité et une faible estime de vous-même. Il en découle souvent une incapacité pathologique à agir, à entreprendre quelque chose et une tendance à abandonner tout ce que vous commencer. Si c’est votre cas, vous pouvez adopter des comportements tout à fait irrationnels vis à vis de l’argent : puisque vous avez intériorisé le fait que vous ne méritez pas cet argent, vous pouvez être tenté de le dépenser dans des tas d’objets et de services dont vous n’avez pas besoin pour vous en débarrasser afin – en quelque sorte – de laver la « faute » originelle.

On mesure la respectabilité à la grosseur du compte en banque

Certaines personnes encore considèrent le fait de posséder de l’argent comme un gage de respectabilité. Ce modèle de représentations se retrouve autant au sein de familles aisées que de familles modestes. Les enfants issus de ces familles-là deviennent souvent des adultes incapables de se départir du regard des autres. Leur relation à l’argent, marquée par cet impératif d’être (ou de paraître) « comme il faut » les empêchera d’assumer leurs désirs profonds et les conduira à tout faire – même à se mettre en danger – pour préserver les apparences. Ils auront les plus grandes difficultés à gérer les priorités. Et entre assurer leurs besoins de base (et ceux de leur famille) ou acheter les vêtements à la mode pour être conforme aux yeux des autres, leur choix se portera souvent sur la deuxième option. L’image de la réussite doit être préservée à tout prix qu’elle soit réelle ou factice ! Dans ces familles, à défaut d’AVOIR, PARAITRE est plus important qu’ETRE. Si vous pensez que les personnes qui possèdent des biens (ou qui semblent les posséder) sont plus respectables que les autres, vos relations sociales sont sans doute entachées de cette représentation malsaine. En continuant à entretenir cette vision du monde, de vous mêmes et des personnes qui vous entourent, vous faites le lit de la dépendance à l’argent et malheureusement de ses dérives. Ainsi, même malheureuse dans un boulot qui ne vous apporte rien (hormis le sacro saint argent vous permettant de maintenir l’illusion de la respectabilité), vous vous acharnerez coûte que coûte (c’est le cas de le dire) pour garder votre « statut ». Ainsi, vous rognerez sur vos besoins primaires et ceux de votre famille pour conserver à tout prix votre « valeur ». Le terme de « besoin primaire » est beaucoup plus large que la seule nécessité de subsistance, il couvre aussi (et surtout) le besoin de tout un chacun d’être aimé, de partager du temps avec des personnes bienveillantes, de s’épanouir dans un projet… Si le respect et l’attachement que vous avez pour les autres sont dictés par leurs revenus, il est probable que vous viviez dans un environnement relationnel défavorable, entouré par des personnes dont vous n’appréciez pas réellement les qualités humaines et où l’intérêt est le principal lien social. Frustration, mal-être, honte, envie et/ou ressentiment sont sans doute vos lots quotidiens.

Mais si je les aime ; la preuve, leur chambre est remplie de jouets !

Parce que oui, c’est vrai, le manque d’amour tue ! Et dans les familles où l’argent est censé remplacer l’amour et l’attention, les enfants grandissent dans des conditions plus que précaires (pas du point de vue financier évidemment, mais du point de vue affectif). Beaucoup de parents (quand ils sont issus de milieux modestes voire très modestes, mais parfois même s’ils sont issus de familles aux moyens importants – sans doute qu’ils n’ont eux-mêmes connus que ça) pensent que la meilleure chose qu’ils puissent faire pour leurs enfants, c’est de les entourer de conditions matérielles optimales (télévisions et consoles de jeux, ordinateurs, tablettes, téléphones, scooters, vêtements à la mode…). Parfois, ils travaillent très dur pour ça et sont donc peu présents à la maison, déléguant l’éducation de leurs enfants à l’école, à des nounous ou à la télévision et à l’internet. L’argument choc est quasiment toujours le même dans ces familles : j’ai tellement souffert petit des privations imposées par notre condition sociale qu’aujourd’hui, je travaille dur pour que mes enfants ne manquent de rien et soient heureux. Sauf que ces enfants manquent de l’essentiel. On sait tous ce qui arrive à ces enfants quand ils grandissent. Ils ont développé une représentation de l’amour biaisée où amour = argent, où attachement = cadeau, où bons résultats scolaires = rétribution… Ses enfants deviennent des adolescents pervertis par ce système familial et ne voient aucun intérêt à faire des efforts si ceux-ci ne sont pas récompensés de quelque façon que ce soit (et autrement que par la fierté d’avoir fait quelque chose pour les autres ou pour soi). Ils n’ont plus goût à rien et leurs demandes de gratification deviennent de plus en plus démesurées. Adultes, ils n’auront d’autre choix que de tenter d’acheter l’attachement des autres. Choix qui les rendra forcément malheureux et dépendants de la quantité d’argent qu’ils sont prêts à donner en échange de considération. Ils croiseront sans doute sur leur route des personnes sans aucun scrupule qui n’hésiteront pas à faire jouer leur corde sensible afin d’obtenir le maximum de leur part. Par peur de l’isolement, ils ne refuseront pas. Ils deviendront souvent acheteurs compulsifs et peut-être même surendettés ce qui, d’une certaine façon, est la meilleure chose qui puisse leur arriver puisque cela éloignera d’eux automatiquement les rapaces qui leur servent d’amis.

Il peut parce qu’il paie !

Le dernier modèle de famille que je voudrais aborder est celui où l’argent est synonyme de pouvoir. Si vous avez grandi dans une de ces familles qui associent les signes extérieurs de richesse au pouvoir (et à la domination), vous avez sans doute déjà du essuyer quelques déconvenues et quelques frustrations. « Toujours plus » semble être le mot d’ordre dans ces systèmes-là. Devenu adulte, vous ne serez satisfait de vous (et de votre famille) que si vous atteignez le haut de la pyramide – enfin de cette pyramide puisqu’après, il y en a une deuxième puis une autre, et encore une autre. Vous courez après votre bonheur qui est associé à la quantité de pouvoir et de domination que vous pouvez exercer sur les autres. Selon vous, cette quantité de pouvoir est directement proportionnelle à la quantité d’argent que vous détenez à la banque. Peut-être connaissez-vous des personnes (un de vos parents ?) qui n’hésitent pas à humilier les autres quand elles sont à leur service (le serveur au restaurant, vos collaborateurs…) et à lécher les bottes de celles qui sont au-dessus d’elles dans leur hiérarchie personnelle. Petit, vous avez du ressentir pas mal de honte et même si aujourd’hui, vous trouvez ce type de comportement ridicule, il a sans doute laissé des traces chez vous (par imitation ou au contraire, en réaction), il est probablement toujours source de beaucoup de souffrance. Lorsque le but de la vie de quelqu’un est de gagner toujours plus d’argent, finalement, il oublie de profiter de la vie, tout simplement.

 

Nous l’avons vu, dans l’intimité des familles, les relations que les uns entretiennent avec les autres sont souvent de même nature que le rapport à l’argent dominant. Si la cellule familiale est soumise à une personne particulièrement avare, les types de relation plébiscités vont être le fruit de cette avarice : des rapports secs et souvent tendus. A moins que certains des membres, par réaction (par provocation) n’adoptent exactement les comportements opposés vis-à-vis de l’argent : la prodigalité et sur le plan social, les amitiés aussi courtes qu’intenses et une quasi absence de respect de soi qui les poussent à côtoyer sans se protéger des personnes peu recommandables (qui abuseront tant qu’ils le pourront de leur propension à la dépense).

Le poids de vos traditions familiales

Si vous avez aujourd’hui des rapports difficiles à l’argent, il peut être très utile d’essayer de vous souvenir de votre enfance et de la façon dont vos parents (et votre environnement au sens large) envisageaient l’argent. Et c’est pourquoi, je vous propose de vous munir d’un papier et d’un crayon (que vous garderez sur vous pendant quelques jours) et de répondre aux questions qui suivent en évoquant par écrit des souvenirs typiques (vous pouvez aussi imprimer le fichier « Rangeons le passé dans une boite n°1 ») :

  1. Est-ce qu’on parlait ou pas d’argent facilement chez vous ?
  2. Quelle était sa polarité (le bien / le mal) ?
  3. Combien fallait-il en gagner (toujours plus ou juste suffisamment) ?
  4. Comment le dépensait-on (chichement, uniquement pour épater la galerie…) ?
  5. Est-ce que vos parents avaient lié de quelque façon que ce soit la respectabilité, la réussite, la valeur des personnes à l’argent de leur compte en banque ?
  6. Quel était le poids du regard des autres sur votre mode de vie ?
  7. Et aujourd’hui, que transmettez-vous à vos enfants si vous en avez ?
  8. Quel est votre mode de relation à l’argent ?

Lorsque vous répondrez à ces questions, n’oubliez pas que les descriptions des modes de relations ci-dessus ne sont que des archétypes et que très souvent, c’est en faisant appel à plusieurs d’entre eux, en les combinant et/ou en les opposant que vous formulerez une description la plus fidèle possible de ce qui se passait dans votre famille. Cette expérience de retour sur le passé peut être douloureuse pour certaines personnes mais elle est très importante pour que vous puissiez repartir sur de bonnes bases. Si vous avez envie, vous pouvez partager vos ressentis sur le forum avec d’autres personnes qui, comme vous, ont eu (et/ou ont toujours) des relations difficiles avec l’argent.

Et comme c’est celui qui dit qui y est, vous y trouverez également mon témoignage personnel.

 

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